POUR UN OUI ET POUR UN NOM

Lire en Laque - Sarah Mélina Clair - Pour un Oui et pour un Nom

Pour un Oui et pour un Nom


Considérez si c’est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui pour un non.
Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir (…)
N’oubliez pas que cela fut,
Non, ne l’oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur.
Primo Levi, Si c’est un homme.

Ils sont morts parce qu’ils portaient un nom étrange. Un nom aux résonances d’un ailleurs inquiétant. Un nom qui dérange. Un nom qui connaît de la vie quelque chose qui fait peur. Un nom porteur d’exode, d’errance, d’exil et de massacre.
Ils sont morts parce qu’ils ont été cloîtrés dans leur nom comme on peut l’être dans une peau de couleur.
Arrachés du temps.
La plupart retenaient leur souffle. Sache t’intégrer pour survivre. Etre un homme comme les autres.
Sortis du vivant.
Un nom comme un secret trop grand qui éloigne. Un nom qui fait ricocher les silences. Détourner les regards.
Un nom comme une excroissance malsaine de chair,
Un nom vomi dans les cendres.
Un nom comme une bourbe d’insociabilité,
Un nom qui empêche de vivre.
Un nom dont il faut s’arracher. Ô Mue !
Dans la Bible, de nombreux personnages changent de nom au cours de leur existence.
Saraï devient Sarah, à quatre-vingt-dix ans, avec la promesse faite par Dieu d’enfanter. Lorsque son nom s’ouvre à une autre dimension, elle peut concevoir.
Nouveau nom, nouveau départ, possibilité d’emprunter une autre route.
Pour se libérer d’une histoire qu’on ne souhaite plus porter. Un héritage trop lourd.
C’est ainsi que mon nom, –Tsaposnik- a été englouti et caché.
D’où vient-il ? Quelle histoire déroule-t-il ? Comment l’habiter ? Le déployer ?
Tsaposnik. Espace de liberté. De fécondation.
Ouverture essentielle dans ma partition de femme artiste.
Quelqu’un m’a dit qu’il signifiait « cordonnier ». J’aime l’idée de partager avec mes aïeux une adresse manuelle et le goût de la colle et du vernis. Cordonnier. J’aime l’idée qu’il y ait dans mes gènes, dans cette longue lignée d’hommes et de femmes qui m’ont précédée, ce geste – fabriquer des souliers, grâce auquel la multitude peut se mettre en mouvement, ouvrir les chemins, les poursuivre, laisser une trace, forer même sa propre trace.
Je conclus avec mon nom un pacte d’abondance.
Mon nom de cendres galvanisé.
Mon nom de beaux visages d’un judaïsme d’antan.
L’exhumer est un bouleversement. Il me semble qu’à le prononcer j’honore mes morts – et mes vivants. Ceux qui ne sont pas revenus des camps et ceux d’avant. Eux aussi m’ont été longtemps cachés. Les nommer, c’est les faire se relever.
La poussière se transforme en rosée.
En hébreu, la pierre se dit Even, c’est un mot composite, un mot-valise qui accole deux mots l’un à l’autre : Av et Ben, le père et le fils. Les pierres agrègent ainsi le lien extrêmement précieux entre les générations. Un lien vivant.
Chaque pierre posée construit l’avenir.
Aujourd’hui, d’autres vies sont sur les routes de l’exode et de l’esclavage. D’autres noms
résonnent d’un ailleurs étrange. Ces hommes et ces femmes sont souvent cloîtrés dans une peau de couleur. Venus au monde avec un fardeau qu’on peut à peine porter.
Vont-ils, à leur tour, n’exister jamais ?
Ou serons-nous capables de poser des pierres, et de bâtir, ensemble, un avenir ?

Format : 120 cm x 40 cm
Date de création : 2019
Prix : prix sur demande

Pigments, turquoises, améthystes, pyrites, feuilles d’or

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